Couloir Swan + Face Nord du Mont Perdu
Je suis parti dans cette course avec un objectif beaucoup trop ambitieux au regard de ma forme physique : celui d'enchaîner en un jour le couloir Swan et la face Nord du Mont Perdu. Je voulais dormir une seule nuit en montagne, au refuge des Espuguettes, pour faire les deux le lendemain et rentrer direct ensuite à Gavarnie, en dormant éventuellement à Turquerouye sur le chemin du retour si besoin.
Pensant ne dormir qu'une seule nuit en refuge non gardé, je décide de ne pas prendre de réchaud et de n'emporter qu'un peu plus de 3 litres d'eau et de la nourriture pour le premier soir et la journée du lendemain seulement. La moitié de mes réserves d'eau aura été écoulée dès le samedi soir car la montée de Gavarnie au refuge des Espuguettes était pénible avec un sac chargé. On était 5 dans ce refuge. Le lendemain matin, dimanche, je m'élance donc vers le couloir Swan. Je me rends compte que je ne suis pas en très bonne forme, j'avance lentement dans l'approche du couloir. Au départ il y a des traces de skis, donc je m'imagine que le couloir sera tracé. Mais en fait ces traces bifurquent ensuite vers la hourquette de Pailla, je me retrouve donc sans traces. Les première pentes de neige raides avant le ressaut de glace ne sont pas très portante, je n'avance pas très vite. Je me lance ensuite dans le ressaut de glace raide (70°), exposé à des spin-drifts réguliers m'obligeant à marquer des pauses. La glace est cassante, des blocs se détachent lorsque je frappe trop fort de mes piolets. Ce couloir mérite que sa cotation soit réévaluée à AD+ au lieu de AD, qui doit dater de l'époque où ce ressaut n'existait pas, quand le glacier était plus haut. Viennent ensuite les pentes de neige supérieures, qui n'ont pas beaucoup de portance. Par manque de forme je fais beaucoup de pauses. J'explose tous les horaires et je sors du couloir à 11h45. La face Nord du Mont Perdu m'apparaît, et je descends à skis pour m'en approcher. Je constate qu'il n'y a pas de trace non plus. L'heure tourne, il est prêt de 13h. Mes gants, humidifié dans le couloir Swan, sont maintenant gelés car je les ai enlevés quelques peu. J'ai toujours une paire de gants fins mais ils sont inadaptés pour se lancer dans une face Nord. Je réalise que mon objectif initial est en train de s'évanouir. Par ailleurs je n'ai pas assez d'eau et de nourriture pour temporiser et faire la face Nord le lendemain. Est-ce que je remonte quand même au col du cylindre, pour aller dormir au refuge gardé Boriz ?Est-ce que je rentre directement à Gavarnie par la brèche de Turquerouye ? Est-ce que je dors au refuge Turquerouye quitte à manquer d'eau, avant de redescendre à Gavarnie le lendemain ?
Toutes ces questions me travaillent. Après quelques temps passé dans le vallon, je décide de monter la brèche Turquerouye. Il y a un poêle et du bois à disposition. Il y a même des pâtes et du riz, ainsi qu'une casserole. Si seulement j'avais des allumettes, je pourrais alors utiliser le poêle pour faire fondre de la neige et me faire cuire des pâtes, me permettant ainsi de faire la face Nord du Mont Perdu le lendemain ! Mais je n'ai pas d'allumettes, je suis donc condamné à tout abandonner, et à rentrer maintenant à Gavarnie. C'est alors que par miracle deux skieurs arrivent au refuge, par le couloir Turquerouye. Et ils me disent qu'ils ont un briquet ! Ouf ! Il sont justes niveau gaz et nourriture, ils ne pourront pas m'en passer. Il faut donc absolument réussir à allumer ce poêle pour que je puisse boire et manger, afin de faire la face Nord du Mont Perdu le lendemain. Il y a beaucoup de vent, qui empêche un bon tirage par la cheminée. Il n'y a pas non plus de petit bois, et une part importante du bois disponible n'est pas bien sec. Heureusement il y a de l'allume-feu. Le feu est particulièrement dure à allumer, nous y passons plus de deux heures. Il a fallu faire du petit bois en découpant des bûches à la hâche pour finalement y parvenir, je suis très reconnaissant envers les deux skieurs qui ont travaillé avec acharnement pour cela. Une fois allumé le feu tient bien et le poêle fournit beaucoup de chaleur, non seulement il permet de faire fondre de la neige mais même de faire bouillir de l'eau ! Merci au caf de Lourdes, grâce auquel j'ai pu manger du riz ce soir-là ! Mon objectif de gravir la face Nord du Mont Perdu redevient d'actualité.
Le lendemain les deux skieurs partent vers le col du cylindre pour ensuite aller au Mont Perdu en aller-retour avant de poursuivre jusqu'au refuge des Sarradets, ils en sont déjà au 28ème jour de leur traversée à ski des Pyrénées. Je serai donc seul dans la face Nord ce jour-là. Mais j'ai repéré qu'il y a un échappatoire en traversant le glacier supérieur vers l'Ouest pour gagner l'arrête Ouest, au cas où le couloir de sortie n'était finalement pas engageant. Cette perspective me rassure et me permet de trouver le courage de me lancer dans cette face vierge de trace. Au pied de la face, constatant que les séracs ne sont même pas distinguables de simples pentes de neige, je prend la branche de droite du couloir de départ, qui mène droit sur les séracs, et qui est donc plus directe vers la suite de l'itinéraire. J'arrive à progresser efficacement en posant mes genoux pour répartir mon poids sur une plus grande surface et éviter de traverser la 1ère couche de neige durcie. Arrivé sur le glacier médian, la pente n'est plus assez raide pour appliquer cette technique donc je m'enfonce à chaque pas, réduisant drastiquement mon rythme et m'obligeant à marquer des pauses. Arrivé devant le rocher qu'il faut contourner soit par le haut, soit par le bas, je décide de le contourner par le bas car je constate que la neige semble mal tenir sur l'itinéraire du haut, avec des traces de plaques qui sont parties. Ensuite en arrivant sur le glacier supérieur les pentes se redressent et je peux à nouveau avancer efficacement, la portance de la neige augmente. Je vois que la zone la plus raide du couloir de sortie est enneigée, et le dessus semble en bonnes conditions aussi, donc j'écarte mon idée d'échappement par l'ouest et je me lance dans le couloir. Il me paraît étonnamment facile par rapport au ressaut de glace du couloir Swan. Les conditions sont excellentes. Que de la neige et de la glace tendre non cassante. Je n'ai pas touché un seul rocher. Bientôt j'arrive sur les dernières pentes de l'arrête Est, où je m'éffondre, non mécontent. Lorsque je me redresse pour continuer vers le sommet, je constate que la fatigue est là, l'adrénaline m'avait empêché de la ressentir. Je mange donc un peu, avant d'atteindre le sommet vers 13h. Quel cadre grandiose ! Pourquoi rentrer tout de suite à Gavarnie où j'arriverais peut-être à la nuit ? Ne pourrais-je pas descendre au refuge gardé de Goriz en Espagne, pour prolonger d'un jour ma sortie et ne rentrer à Gavarnie que le lendemain par la brèche de Roland ? C'est ainsi que je descends à Goriz, en chaussant les skis en haut de la combe au-dessus du lac glacé, là où ce n'est plus exposé au-dessus des barres de la face Sud.
De Goriz mon plan est de rentrer à Gavarnie par la brèche de Roland. C'est alors que je réalise que ça me fera passer à côté de la face Nord du Taillon. Ne serait-ce pas l'occasion d'enchaîner une 3ème face Nord ? Je garde en tête cette idée, tout en ayant une motivation plus faible pour la réaliser car j'ai déjà gravi la face Nord du Taillon en solo hivernal l'année dernière, contrairement au couloir Swan et à la face Nord du Mont Perdu que je n'avais jamais gravis et pour lesquels j'avais donc une plus grande motivation. Le gardien du refuge nous fait prendre le petit déjeuner à 6h30 donc il faudra être rapide si je veux atteindre le pied de la face Nord du Taillon à une heure raisonnable. Je me prépare donc efficacement au réveil, me permettant de partir à 7h10 et d'atteindre la brèche de Roland à 11h. C'est un peu tard. Je descends puis remonte, pour atteindre le pied de la face Nord du Taillon à 12h30. C'est une heure plus tard que l'année dernière, où j'avais atteint ce point-là à 11h30. J'avais pris 3h30 pour remonter la face, et cette fois-ci il n'y a pas de traces, ce qui veut dire que je mettrais encore plus de temps. Par ailleurs je constate en comparant avec une photo que j'avais prise l'année dernière que l'enneigement est moindre cette année alors que la date est la même à un jour près (18 vs 19 février) des rochers sont visibles cette année alors qu'ils ne l'étaient pas l'année dernière (Cf photos). J'avais eu la chance de n'avoir aucun ressaut de mixte l'an dernier, ils étaient tous recouverts de glace. Serait-ce la même chose cette année ? Le déficit de neige induirait-il des ressauts de mixte ? Je ne connais pas la qualité du rocher de cette face. Par ailleurs j'y suis déjà allé, pourquoi y retourner ? Ainsi, le fait que l'horaire soit bien avancé (12h30), le fait qu'il n'y ait pas de traces alors qu'il y en avait l'an dernier, le fait qu'il y ait moins de neige cette année et donc potentiellement des roches nues de glaces ou faiblement plaquées, et le fait que je l'ai déjà réussie l'année dernière en solo hivernal ont finalement eu raison de ma motivation et j'ai choisi de ne pas me relancer dans cette face Nord du Taillon. Je me contenterais donc pour cette sortie de l'enchaînement couloir Swan + Face Nord du Mont Perdu. Qu'auriez-vous fait à ma place ? Vous y seriez allés ?
Enfin, je suis redescendu à Gavarnie par la cabane des soldats. C'est alors que, par manque de vigilance j'ai déclenché une plaque dans une petite combe Nord de 10m de large et 10m de profondeur, dont le fond est localement raide (50°), vers 2000m d'altitude. La cassure s'est faite à 15cm environ, j'étais sur le bord droit et j'ai glissé un peu avec la plaque en restant debout, sans même que les skis soient recouverts. La coulée s'est arrêtée dès la sortie de la combe, mesurant au total 10-15m de long.
Personne ni aucune trace aussi bien dans le couloir Swan que dans la face Nord du Mont Perdu.
Le couloir Swan était en conditions correctes. Il y avait une bonne vingtaine de mètres de glace raide au début (70°). Cette glace était cassante, des blocs pouvaient se décrocher lorsque je donnais des coups de piolets trop fort. Il y avait de nombreux spin-drifts, je devais à chaque fois faire des pauses pour attendre qu'ils passent. Au dessus la neige était assez poudreuse. Il y avait un petit canal dans lequel coulaient les spin-drifts. Ce canal était très peu large, difficile d'y mettre les deux pieds, mais comme la neige a l'intérieur était plus portante je progressais avec un pied dedans et l'autre dehors.
La face Nord du Mont perdu était en bonne conditions. J'ai pris la branche de droite du couloir de départ qui mène droit vers les Séracs, mais finalement il n'y avait qu'une pente de neige raide en haut du couloir (45-50°), les séracs sont tellement en retrait que même leur forme n'était pas reconnaissable sous la neige. En tous cas les conditions faisaient que la voie classique et la variante des séracs étaient de difficultés strictement équivalentes, la seule différence est que la variante est plus directe, c'est pour cela que je l'ai choisie. J'imagine que la différence de cotation AD+/D- doit venir du fait que plus tard dans la saison la voie des séracs présente de la glace ? En tous cas je me pose la question de la pertinence du maintient de cette différence de cotation au regard du retrait actuel des séracs.
La traversée du glacier médian était longue, car à chaque pas je m'enfonçais beaucoup dans la neige, les pieds traversaient la couche de neige durcie superficielle. Au contraire les pentes du couloir d'entrée et les pentes du glacier supérieur portaient beaucoup mieux, car comme elles étaient raides je pouvais poser mon genou à chaque pas, répartissant ainsi mon poids sur une surface bien plus grande, empêchant ainsi mes pieds de traverser la couche de neige durcie superficielle.
Le couloir de sortie était en excellentes conditions : la pente à 60° était en neige, ensuite il y avait de a glace mais c'était de la glace tendre non cassante facile pour progresser, et peu raide (55°). C'était peut-être parce que le haut de la face prend un peu le soleil, contrairement à l'étroiture du couloir Swan. Il était midi environ. Tout était soit en neige soit en glace, je n'ai touché aucun rocher jusqu'à la sortie.
Finalement entre le couloir Swan et la face Nord du Mont Perdu il est clair que le plus difficile des deux est le couloir Swan. Je ne comprends pas pourquoi il est AD alors que la face Nord du Mont Perdu telle que je l'ai parcourue, par la variante des séracs, est D- ! Le couloir Swan a pour principale difficulté une longueur de 20m de glace cassante à 70° qui ne voit jamais le soleil, alors que la face Nord du Mont Perdu a pour principale difficulté un pente de 10m à 60° en neige suivie de pentes de glace à 55° rendue tendre car prenant quelques rayons du soleil. La cotation du couloir Swan doit certainement dater d'une époque où le glacier était bien plus haut, empêchant ainsi le ressaut en glace initial d'apparaître. Je propose pour les deux itinéraires une cotation AD+, la cotation AD+ de la face Nord du Mont Perdu étant justifiée par la longueur de l'itinéraire plutôt que par sa difficulté, et la cotation AD+ du Swan étant justifiée par sa difficulté plutôt que par sa longueur.
Il faisait beau tous les jours. Seuls quelques nuages et parfois un peu de brouillard en altitude
Un grand merci au caf de Lourdes pour leur refuge Turquerouye ! Sans leur poêle, leur bois, leur allume-feu, leur hache, leur casserole et un de leur paquet de riz, j'aurais dû renoncer à tout une partie de la course !