Dents du Midi : des rêves et des étoiles
- Trop belles ces Dents du Midi - Tu sais que ça skie ? - QUOI !?
C'est plus ou moins la conversation qu'a eu Maelle il y a une dizaine d'années à propos de ces montagnes si chères à son cœur. Ce jour là, un rêve est né. Un rêve si grand et si lointain qu'il semblait parfaitement hors d’atteinte à cette petite fille: skier les Dents du Midi.
Depuis ce jour, la vie a fait son chemin et ce rêve ne l'a jamais quittée. Un soir d'automne, au hasard du travail d'un bloc, je rencontre cette fille qui m'explique vouloir découvrir la montagne en dehors des piquets et des pistes de ski. Elle a les yeux qui brillent et ça me frappe tout de suite: on a le même feu qui brûle là-dedans. On enchaîne les sorties et, quelques mois plus tard, je sens qu'elle a les épaules pour s’attaquer à son rêve de gosse. Un beau créneau se dessine, cap sur les Marécottes!
On commence dans la fournaise du Col de la Golette, on se met en t-shirt / brassière et pourtant on cuit encore. Nos sacs lourds pèsent sur nos épaules et on se demanderait presque s'il en valait la peine d’emmener une fondue et une bouteille de blanc. Heureusement, la vue au col nous fait vite oublier tous nos soucis. La neige derrière à l'air toute légère et il y a peu de traces. On aperçoit les Dents qui semblent nous appeler, on est surexcités. La descente sur Salanfe est encore meilleure qu'espérée: on se gave dans la poudre!
On s’arrête un moment sur le lac pour profiter de la météo estivale et du cadre grandiose. Maelle qui n'avait jamais skié sur un lac gelé s'amuse comme une enfant. Dans la montée au refuge, on s’arrête pour une belle pause sur un rocher taillé en transat. On dévore nos sandwiches et on s'offre une sieste. Quand on ferme les yeux, si on oublie un instant qu'on est en habits de ski, on se croirait à la plage.
On découvre le refuge, une boite de conserve chaleureuse posée dans l'écrin des Dents du Midi. Le cadre est spectaculaire, on est tellement heureux d’être là. Le rêve de Maelle, qui lui paraissait si lointain, est désormais à portée de main. Alors qu'on savoure le coucher du soleil, deux skieurs nous rejoignent au refuge. On fait la connaissance de deux gars fort sympathiques qui vont passer la soirée avec nous, Jonas et Lionnel. Il nous arrive une quantité phénoménale de péripéties, qui augmentent le sentiment d’aventure. Buches mouillées, cheminée à moitié bouchée, fumée qui manque de nous asphyxier, fondue qui fait bloc mais alors BLOC, container d'eau de fonte qui s'effondre et brule le pied de Maelle (attention, les supports sont rétractables), retourner les dortoirs pour aller à la cueillette d'objets perdus par les hôtes précédents (infructueux), Maelle qui renverse une bougie et refait la peinture de ses habits plus si neufs. Malgré ces détails le vin blanc, le ruhm et le limoncello au gingembre coulent à flots et le moral des troupes est au zenith. On conclut cette soirée mémorable sous les étoiles et on se couche un peu avant 1 heure du matin.
Réveil à 7:15 pour profiter du levé de soleil et ensuite au boulot! On déjeune en bonne et due forme, on s'active pour tout ranger et couper du bois pour les suivants, on réorganise nos sacs et j'explique à Maelle comment se servir des crampons que Loris m'a gentiment prêtés. On est prêt, il fait grand beau sans vent et notre motivation est survoltée: tout est en place pour aller à la rencontre des Dents du Midi! Jonas et Lionnel décident de se joindre à nous jusqu’au col, puis de redescendre sur Van d'en Haut. Je termine le portage en premier et pendant que les autres suent encore, je vais ramasser un joli caillou au pied de la Dent Jaune. Je le glisse dans ma poche et chut! c'est une surprise, il faut pas que Maelle voit ça. La fine équipe se rassemble en haut du couloir, ça en jette cet endroit! On dit au revoir à nos nouveaux amis et on s'équipe. Avant de plonger dans le couloir on prend un moment pour apprécier où on se trouve. En face de nous, on voit la station qui a bercé Maelle et le fameux mur Suisse qui a une place spéciale dans son coeur. On chausse les skis. Elle me regarde avec le sourire jusqu’aux oreilles: "Je peux y aller en première?", évidemment que tu peux! On est chez toi ici.
On négocie un premier passage un peu sec et ensuite c'est parti pour 600m de bonheur! La neige est poudreuse mais un peu tassée, ce qui donne un sentiment très sécurisant. On prend vraiment notre pied. Au milieu de ce cadre onirique, on décide de prendre une pause pour savourer à sa juste valeur ce qu'on est en train de vivre et nous laisser le temps de nous rendre compte d’où on se trouve. On est en train de skier les Dents du Midi!! Ce n'est plus un rêve, c'est le présent, c'est maintenant et c'est magnifique. On a la voix qui tremble et les larmes aux yeux mais je n'ai jamais vu un aussi beau sourire sur le visage de Maelle. Ça y est, on a enfin rencontré les Dents du Midi et c'est le coup de foudre! On aimerait que ça dure pour toujours, on est heureux et en paix, connectés avec cette nature qui nous fascine.
Comme on n'a pas pu construire notre maison là, on se remet en route et on se retrouve bientôt au fond du couloir, juste au-dessus des barres. Je vois qu'il y a un relais plus bas mais comme je sais que Maelle n'est pas rassurée à l'idée de descendre en rappel, je décide de m'engager dans la traversée qui a l'air blanche. Malheureusement, je me retrouve dans un passage assez limite avec de la neige inconsistante posée sur du mauvais rocher. Je me dis que ça passerait sûrement mais je ne me sens vraiment pas d'envoyer Maelle là-dedans sachant les maigres possibilités d'assurage. Je décide qu'on va plutôt se vacher au relais et que je la moulinerai en-bas si elle n'ose pas faire le rappel. Je lui explique comment on va procéder et pour ne rien arranger, j'installe sur le relais un vrai puzzle chinois: l'escaper. À ma bonne surprise, Maelle à l'air plutôt sereine, à condition de descendre en première avec un backup sur l'escaper... compréhensible. Je lui montre comment installer le système et lui explique que c'est comme quand elle me descend à l'escalade, mais qu'elle se descend elle-même. Elle s’engage et teste d'abord sur la portion en neige. Tout va bien alors elle s'attaque à la falaise. Ça passe nickel, encore une première!
On rechausse les skis et on se rend au plat du glacier de Soi en grandes courbes. On se retourne et on est bouche bée devant la muraille qui se dresse en face de nous. Encore un moment rempli d’émotion. Ça y est, Maelle a réalisé son rêve de gosse. Elle a skié les Dents du Midi, ces montagnes qu'elle admire depuis tant d'années, ses montagnes. On repense à cette petite fille pour qui ça paraissait inatteignable, trop difficile, trop grand, trop dangereux. Si elle avait su que ce serait à son tour d'y poser les spatules quelques années plus tard. Cette fois, on n'arrive pas a retenir les larmes. On se demande quand c'était la dernière fois qu'on a vraiment pleuré de joie, pleuré parce que c'est trop beau, pleuré parce qu'on est trop fiers de nous, pleuré parce qu'on est trop heureux. Des aventures comme ça, il y a un avant et un après.
On profite encore de la poudreuse jusqu’à la route de Soi. C'est le moment de tout plier et de passer en mode portage. On veux rejoindre des potes à Champéry pour boire un coup et on se dit que tant qu'à faire autant y aller à pieds plutôt que de passer par Val d'Illiez. Les sacs nous scient les épaules mais ce n'est pas ça qui va nous empêcher de profiter de notre petite balade en foret. On fait même un crochet pour aller voir une cascade. Le paysage de la Route des Rives est tellement classe avec la lumière de fin d’après-midi qu'on se trompe de chemin et qu'on éloigne encore le bar de quelques kilomètres. Le caillou dans la poche de mon pantalon commence à bien mordre ma hanche mais c'est trop tard pour le déplacer discrètement. On finit par arriver au Bar des Guides pour savourer les bières et les flammekueches les plus méritées de la saison.
On a vécu un véritable pèlerinage, du moins notre pèlerinage, vers la montagne, vers nous-mêmes et vers l'autre. J’aimerais conclure ce récit par des mots d'Emmanuel Carrère:
"C'est un voyage. Au début de ce voyage, la montagne au loin a l'air d'une montagne. Au fil du voyage, la montagne ne cesse de changer d'aspect. On ne la reconnaît plus, c'est toute une fantasmagorie qui remplace la montagne, on ne sait plus du tout vers quoi on s'achemine. À la fin du voyage, c'est de nouveau la montagne, mais ça n'a rien à voir avec ce qu'on apercevait de loin il y a longtemps, quand on s'est mis en route. C'est vraiment la montagne. On la voit enfin."
Top condis: poudre tassée dans le couloir, puis poudre dessous. Un régal.