Aiguille d'Argentière : Couloir Barbey (partiel)
Avec Ian on avait envie de se mettre une mission et tous les voyants étaient au vert. Une seule question: où est-ce qu'on va? On rêve du Barbey depuis des années, serait-ce le moment? Jeudi je tombe sur une story à la NE des Courtes, ça a l'air sacrément bon. Même exposition, même altitude, même coin: on va tenter le coup!
Le bivouac des Dorées est entièrement réservé mais on sera les seuls à monter de Praz De Fort. La trace est pénible à faire et le vent se déchaine sur nous, mais on est motivés et on avance. On est d’abord seuls au refuge, puis on est rejoint par une chouette équipe. En fin d’après-midi, les nuages se dissipent et laissent place au panorama grandiose de l'Envers des Dorées. On scrute l'Aiguille d'Argentière aux jumelles: c'est blanc fluo! On s’envoie une assiette valaisanne suivie de pâtes bolo et au lit. Réveil 4:00.
On quitte le refuge vers 4:45. Pas de lune, ciel dégagé et donc superbes étoiles. On est reparti pour tracer dans une épaisse couche de poudreuse. Arrivé sur le glacier, on peine à démêler la soupe de nouille qu'est la radline de 60 de Ian. On s'approche de l'Aiguille d’Argentière, un vent polaire nous glace le visage. Les muscles autour de mon oeil droit sont figés, je ne peux presque plus le fermer. Les premières lueurs plongent le Glacier de Saleinaz dans une ambiance grandiose.
On arrive au pied de la face. Il y a tellement de neige! On fait quelques conversions pour passer la rimaye et on enlève les skis. Ian va pouvoir tester son nouveau jouet: les cramplifier (plaques). On attaque la montée, ça brasse sévèrement. La face est gavée de poudre, c'est des conditions de rêve. Malheureusement l’altitude a décidé de me jouer des tours et j'ai de plus en plus mal à la tête. J'essaie d'avancer coûte que coûte mais au bout d'un moment ça commence sérieusement à tourner et j'ai envie de vomir. Je m’arrête. Je repense à ce que cette face représente pour moi. Quand j'étais un jeune ado, je rêvais de rider le Bec des Rosses. Quand j'y suis allé, je regardais la NE d'Argentière au loin et, impressionné, je me disait timidement: "un jour". Ce jour, ça pourrait être aujourd’hui, j'ai vraiment envie de continuer et d'aller jusqu’au sommet. J’attends une dizaine de minutes, hélas j'ai des vertiges et mon état n'a pas l'air de s'améliorer. C'est le moment de faire un choix. Est-ce que la passion du ski c'est de se tuer dans une face parce qu'on refuse de s’écouter, sans considération pour les gens qui nous attendent en plaine? Je ne pense pas. Alors c'est difficile mais je crie à Ian que ça ne va pas le faire pour moi et que je dois plier bagage.
On chausse les skis dans la face et on se prépare à attaquer la descente, showtime baby! Quel plaisir de pouvoir tailler des grandes courbes dans un décors pareil. On descend à pleine balle jusqu’au plat à 2900 du Glacier de Saleinaz. Attiré par la poudreuse vierge, on repeaute et on monte en direction du Col de la Grand Luy. Au replat sous le col, on remet les skis et on s'élance une dernière fois en direction du Glacier de Saleinaz. Le décors est à couper le souffle, on spraye de la neige à chaque virage et on a le sourire jusqu’aux oreilles. Elle est là la passion du ski
Conditions de cinéma. Environ 40cm de poudre fraîche, froide et légère dans la face qui voyait le soleil pour la première fois.