Cervin : Face E
Récit:
Mercredi 5 mars 2025
Réveil dans un champ suisse sur les hauteurs de Täsh, il est temps de mettre le cap sur Zermatt. Avec Benji et Toto on a qu'une hâte, c'est de chausser les skis et d'aller enfin saluer le géant de pierre et de glace qu'est le Cervin.
Dans le dédale boisé des rues de la capitale des alpes suisses, on le guette, le devine, l'espère. Et lorsque enfin il se dévoile, la réalité s'impose, c'est une forteresse, un bastion inexpugnable !
On va skier ça ?
On temporise en laissant ce qu'il reste de nos PEL dans un supermarché suisse pour faire le plein d'énergie, et surtout, de courage. On se rassure en disant qu'une face est toujours plus raide vue de loin.
Après avoir démêlé notre itinéraire d'approche dans le labyrinthe des télécabines hélvètes nous arrivons enfin au pied du géant. C'est toujours un mur qui se dresse face à nous ! Pas le temps de philosopher sur les perspectives trompeuses de la géographie alpine, à l'attaque !
Enfin, les pentes se font (légèrement) plus avenantes quand on s'y engage afin de rejoindre le refuge du Hörnli. Après deux bonnes heures à brasser et batailler sous les séracs et barres rocheuses qui défendent le bas de la face nous rejoignons enfin le refuge (non gardé à cette période), fatigués mais heureux.
La face est du Cervin se fond dans les dernières lueurs du crépuscule tandis que nous discutons des derniers détails de l'ascension du lendemain et du ressenti de chacun quant à la descente qui nous attend.
Le réveil est mis pour 3h du matin, chacun s'endort avec ses doutes, ses espoirs et ses rêves...
Jeudi 6 mars 2025
3h du matin, le réveil sonne, j'ai du dormir 2h, trop de pensées, d'attentes et d'appréhension m'ont maintenu éveillé malgré la fatigue de la veille. Au moins j'ai appris que Benji aime chanter du Jul dans son sommeil.
Le petit déjeuner lyophilisé se déroule en silence, chacun rassemblant ses forces pensivement avant de s'engouffrer dans la nuit froide et balayée par les vents d'altitude (se calmeront-ils avant la descente ?).
Une fois les sacs ficelés et vérifiés une dernière fois, nous quittons le doux confort du refuge, chaussons les skis afin de rejoindre le bas de la rimaye que nous espérons franchir sans trop de problèmes.
Benji cherche l'endroit le plus praticable pour la traverser, Toto cherche le plus dangereux... Qui suivre ? Benji pour survivre ou Toto pour faire des photos ? Les photos faites, Toto reviens à la raison et s'engage à la suite de notre traceur professionnel.
Ils nous reste alors 900m de face à gravir en ligne droite, "dré dans l'pentu" pourrions nous dire, dans une neige qui brasse bien plus que nous l'avions prévu. Benji et moi nous relayons à la trace durant les 4 heures que vont durer l'ascension. L'effort est intense, soutenu et interminable, mais tout de même pas suffisant pour nous réchauffer dans ce froid glacial de la nuit hélvète.
L'aurore pointe ses premières lueurs sur l'horizon crénelé des alpes suisses, nous offrant un spectacle grandiose, annonçant un soleil salvateur pour nos pauvres corps ankylosés.
Nous arrivons enfin à la cabane de Solvay, à 4003m d'altitude, d'où je redescends repérer un endroit propice afin de faire décoller le drone et faire des photos de la descente.
Le temps de la redescente permet à Toto et Benji de se préparer à la descente, le drone est paré, l'appareil épaulé, les skieurs prêts,...
"Manu ici Benji tout est au vert pour nous. 3, 2, 1 Drop in !"
Je prie pour que tout se passe bien en étant témoins des premiers virages de Benji dans la face. La technique est parfaite, les gestes maîtrisés, en quelques minutes il se retrouve à une dizaine de mètres au-dessus de moi. C'est maintenant au tour de Toto qui exécute la même chorégraphie millimétrée et nous rejoint en quelques minutes. Il est temps de poser le drone mais les vents sont trop fort et il ne peut lutter contre pour revenir jusqu’à moi. Il finit par atterrir en urgence dans la pente à 50° et dévale la face est du Cervin plus vite que le meilleur skieur de pente raide. Le petit drone (et avec, les premières images aériennes d’une descente à ski du Cervin) disparaît dans l’immensité immaculée du glacier en contrebas. Faudra expliquer à @borkmarcin que son drone est en bivouac longue durée quelque part dans le massif du Valais !
Tant pis pour les images, nos deux skieurs intrépides s’élancent dans les quelques 650m de face qu’il leur reste à dévaler, en espérant qu’il ne le fasse pas aussi vite que le drone ! Je m’attaque à mon tour à la descente fastidieuse une fois qu’ils sont hors de portée de mon objectif. On se retrouve en bas de la rimaye, épuisés, ravis, l’âme débordant de joie. On se congratule, se raconte nos guerres, se félicitant d’avoir regardé le vide dans les yeux et de ne pas avoir flanché. Puis le retour sur Zermatt par les hors pistes de la stations, mes cuisses en profiteront pour se mettre en grève, mais trop tard, la mission est remplie ! Une de nos plus belles journées d’alpinistes en herbe, merci le Cervin, merci les copains et on se dit à la prochaine !