On remet le couvert aux Dents du Midi

Il y a un peu plus d'un mois, on a réalisé le rêve de gosse de Maelle: skier les Dents du Midi. Ces deux jours si chargés d’émotions nous avaient naturellement laissé un air de reviens-y. Il n'aura pas fallu attendre longtemps avant que l'idée de skier les Doigts nous séduise. Un créneau se dessine pour le week-end juste avant l’anniversaire de Maelle. Une aventure engagée et esthétique sur ses montagnes préférées, quel plus beau cadeau? Ni une ni deux on s'active pour monter le plan et se remettre en mode ski après un mois de canicule passé à grimper. J'invite aussi mon pote Ian à se joindre à nous. Le but météo de l'année dernière nous avait laissé un goût amer et il est grand temps d'y remédier. L'équipe est formée et prête à en découdre! On organise notre brigade: Maelle est la cheffe sandwiches, Ian est le responsable apéro et je suis le chef dîner.

Malheur! La veille du départ, lors d'une banale séance d'escalade à Dorénaz, je me tords violemment la cheville à la réception d'une chute. La douleur vive provoque immédiatement une pensée qui me déchire le cœur: est-ce que je viens de tout gâcher? Non, je refuse d’accepter ça sans au moins essayer de me battre. J’appelle un ami physio qui m’explique qu’avec mes symptômes c'est 50/50 pour ce week-end. Il me donne des exercices de proprioception et je passe tout le trajet retour a essayer de réactiver ma cheville. Arrivé chez moi, tout y passe: attelle, glace, surélever le pied, exercices et surtout croiser très fort les doigts.

Le lendemain matin je suis anxieux à l'idée de sortir du lit et de poser mon pied par terre. Ça fait mal mais c'est raisonnable, d’autant que je savais que la douleur à froid serait la pire. Test ultime: j'enfile mes chaussures de ski et je sors faire 3 fois le tour de la maison tel un illuminé. Résultat: c'est validé, cap sur les Marécottes!

On attaque le Col de la Golette dans une ambiance austère. La tempête fait rage, il neige, le brouillard nous enveloppe et le vent souffle en rafales. Ça change de notre dernière visite en t-shirt. La neige est béton et on troque rapidement les skis pour les crampons. Arrivé au col, on est presque couchés par le vent. On va pas traîner ici. La nature nous fait la grâce d'une éclaircie pour la descente sur le barrage de Salanfe. La neige y est bien meilleure et on se gave dans les pentes au nord des Petits Perrons. Arrivé sur le barrage, on profite de la trêve du vent pour s'accorder une pause déjeuner. On admire les impressionnantes coulées de neige soufflée sur la face nord de la Tour Salière tout en dégustant le casse-croûte de compétition concocté par notre cheffe sandwiches.

Une fois rassasiés, on commence la montée au refuge. On rencontre deux bouquetins qui broutent paisiblement l'herbe qui refait déjà surface. La neige, fortement travaillée par le vent et le soleil, prends par endroit un aspect inhabituel. De loin, on dirait de la glace vive. Mais une fois sous les skis, elle s'effrite en minuscules cristaux qui font un bruit de ruisseau. Plus on monte, plus on s'enfonce dans un épais brouillard. À partir de 2400m, on ne voit plus que dans un rayon de 5-10m. Le vent se déchaîne au point qu'on doive se tenir très proche pour s’entendre parler. Du givre se forme sur les coutures de nos vêtements et sur nos mèches de cheveux. On a l’impression d'être en expédition au Pôle Nord, mais on avance sereinement. On sait que si nos téléphones nous lâchent, on pourra compter sur deux GPS Garmin pour trois. Toutefois, à la carte et la boussole ce serait une autre paire de manches. On est soulagés de découvrir le refuge et on s’empresse de s'y abriter du vent.

On est chaleureusement accueilli par une équipe d'espagnols affairée à démarrer le feu. Qu'il est douillet ce refuge, on se sent à la maison ici. On s'installe tranquillement et notre responsable apéro dégaine fromages et charcuterie, pile ce qu'il nous fallait! Un peu plus tard, arrivent deux personnes, un père et son fils. Quelle surprise de retrouver là Léo, un pote de classe de mon coloc que j'ai déjà croisé à la salle d’escalade. Le monde est petit. Le papa est frigorifié et à bout de force, il rentrait tout juste de Barcelone et le contraste entre plage et tempête lui a joué des tours. Rien toutefois qui ne puisse être réparé par un verre de blanc et quelques tranches de jamon iberico, venga! Ian s'offre une sieste magistrale avec ses chaussons en doudoune qui dépassent du lit. Pendant ce temps, avec Maelle, on se casse la tête sur ce que le gardien a précisément étiqueté "Jeu de patience". Nous on aurait plutôt mis "Puzzle diabolique où la dernière pièce ne veut jamais rentrer", mais on a quand même bien rigolé.

Arrive tranquillement l'heure de préparer le souper. En tant que chef dîner, je suis déterminé à décrocher une étoile pour La Table des Dents. Alors la veille, j'ai pris le temps de préparer un bon pesto maison à la fleur de sel qu'on va cuisiner avec des lardons, de l’échalote et une bonne dose de penne. Mes commis s'occupent de cuire les pâtes et tailler l’échalote en brunoise, pendant que je prépare les lardons et la sauce. On assemble le tout dans la poêle et on prend même la peine de chauffer les assiettes, s'il vous plaît. On s'est bien régalé et ça nous a donné les forces nécessaires pour le lendemain. À la fin du repas, la surprise du chef: bouteille de limoncello et tablette de chocolat noir! Je sers toute la table et on trinque aux Dents du Midi. Quand ils ont fini leur fondue, on a aussi servi les espagnols. En échange, l'un d'eux nous a fait goûter un alcool à l'anis et aux herbes fait par sa maman. Que de bons souvenirs!

Le lendemain matin, le bruit éclatant des rafales de vent crée une atmosphère dantesque. Cependant, si on se concentre pour regarder à travers l'épaisse buée des fenêtres, on devine un spectacle éblouissant. En effet, le ciel s'est dégagé et le soleil se lève sur une mer de nuages qui s’étend sur toute la pleine. Le contraste avec le brouillard de la veille est frappant. On se met en route pour la Brèche des Doigts. Le couloir d’accès est en conditions idéales: neige portante mais pas trop dure. Heureusement que ça ne brasse pas trop, car c'est un vrai four. Notre excitation est a son comble quand on sort à la brèche et qu'on découvre l'écharpe de neige en poudre!! On rencontre 4 sympathiques skieurs en haut, on ne le savait pas encore mais cette rencontre aura son importance plus tard dans la journée. Ils descendent avant nous et laissent la partie skieur droite complètement vierge, on va se régaler!

Après de doux instants de contemplation et de paix, on s’équipe pour amorcer la descente. Comme Ian n'a pas encore goûté aux Dents, on lui laisse l'honneur d'ouvrir la pente. La neige est parfaite, ça spray dans les virages on se croirait dans un film de ski. On se rejoint sur la fin de l'écharpe, le sourire jusqu’aux oreilles. Saint-Exupéry disait que "le véritable voyage, ce n'est pas de parcourir le désert ou de franchir de grandes distances sous-marines, c'est de parvenir en un point exceptionnel où la saveur de l'instant baigne tous les contours de la vie intérieure". Ce point, on y est. On est vraiment dans l’instant, on skie de manière détendue et fluide, presque instinctive. Je suis tellement fier de Maelle qui arrive à caler ses virages au dessus des falaises sans une once de stress, alors que c'est sa première saison en dehors des domaines skiables. Quel moment de partage avec Ian également. Avoir la chance de découper cette pente ensemble, dans le style de ski agressif qui nous plaît tant, ça n'a pas de prix. Surtout après en avoir tellement rêvé. Grâce à une petite épaule à droite juste après le goulet, on accède à des contrepentes vierges, encore un beau cadeau. On termine la descente du couloir à pleine balle sur le cône. Puis on se pose un bon moment sur le plateau. On admire ces belles dents et on repense à ce qu'on vient de skier, on est trop heureux. On a même de quoi se faire un apéro :)

On rejoint Soi d'en Bas et on passe en mode randonnée pédestre et sacs de 20kg. On se retrouve sur un petit chemin en forêt avant la route de Soi. Le cadre est mignon et Maelle me dit qu'elle apprécie le travail de l’architecte de cette forêt, si elle savait ce qui l'attendait... Le chemin passe progressivement de boueux à véritable ruisseau. Avant de prendre pied sur la route, il reste un petit ressaut bien trempé à descendre. Maelle, hésitante, pose son pied sur le bout de rocher. Le pied glisse, tout le corps s'éveille en alerte rouge: il faut réagir vite. Tentative de contrepoids. Ski qui croche. Baton qui vole dans les airs. Cris. Et ce qui devait arriver arriva, Maelle s'étale à plat ventre dans la boue. Heureusement plus de peur que de mal. Elle lève la tête, morte de rire. On l'aide à se relever et elle va se débarbouiller dans la rivière. Nos sac deviennent des penderies pour ses vêtements trempés et on entame la transhumance vers Val d'Illiez. Ian nous met une avance pendant qu'on prends des photos. On va quand même pas se laisser semer par un mec en pompes de ski alors qu'on a pris des baskets!? Verdict: on se trompe de chemin et on le retrouvera à Val d'Illiez en pleine sieste débonnaire dans l'herbe. On n'y peut rien, on ne peut pas s’empêcher de s’arrêter pour regarder la mousse ou s’imaginer vivre dans la moitié des petites maisons reculées qu'on croise sur ces chemins.

On rencontre un vieil homme assis sur un banc qui donne sur la vallée. Il nous demande où on a skié. On discute avec lui de la région, sa région. On ressent chez lui un amour profond pour sa terre, Val d'Illiez, "le plus beau coin de la vallée". Et pourtant ça ne l'a pas empêché de quitter son village pour Troistorrents quand il s'est marié. Cinquante-cinq ans de mariage. La veille, sa femme nous a quitté, il avait l'air en paix. Ce monsieur nous a ému.

Quelques épingles plus loin, on arrive vers une maison pleine de vie. Des enfants qui courent, se baladent à vélo, deux chiens, un chat. Une inscription indique qu'il est possible d’acheter du fromage. On rencontre Véronique, elle n'a pas grand chose en stock à cette saison, mais elle nous trouve un peu de fromage à raclette. Magnifique. Pendant qu'elle l'emballe, une voiture s’arrête à notre hauteur. La vitre se baisse: "Vous avez besoin d'un taxi?", c'est un des gars croisé ce matin à la Brèche des Doigts. Super sympa de nous avoir poussé au village et d'avoir récupéré Ian au passage.

On conclut ce week-end mémorable au Café Culture, quel luxe de pouvoir siroter une pinte face à notre ligne. On est assis sur la terrace mais nos coeurs sont encore là haut <3

Top conditions. Neige de cinéma sur l'écharpe, puis poudre tassée dans le couloir. Goulet bien enneigé, ~2m de large.