Troisième fournée aux Dents du Midi : La Forteresse
Au début de la saison, j'avais promis à Maelle qu'on réaliserait son rêve de skier les Dents du Midi, mais que je ne pouvais pas lui garantir qu'on y trouverait de la bonne neige. Résultat des courses en cette fin de saison: on a eu la chance d'y skier deux lignes, les deux fois en poudre. Inutile de préciser qu'on est aux anges. Même dans nos rêves les plus fous, on n’aurait pas imaginé y retourner une troisième fois. Et encore moins à la Forteresse. Je ne suis pas fanatique des cotations, mais il faut quand même avouer qu'un 5.2 E4 de 1000m pour la première saison de Maelle sur des skis de rando, c'est osé. Certes, durant toute la saison elle n'a cessé de m’impressionner par son aisance naturelle et sa technique de ski, mais c'est quand même une ligne trop impressionnante pour que je l'envisage sérieusement. Jusqu’à ce que...
Maelle et moi passons le week-end de Pâques à Verbier pour skier une dernière fois en station et profiter du forfait gratuit aux moins de 25 ans le dimanche. Samedi matin, on se rejoint à Martigny et elle me montre une photo qu'elle a prise sur la route: "Regarde le couloir de la Forteresse, c'est tout blanc :)". À ce moment là, encore aucune intention d'y aller, mais la graine est plantée dans ma tête. Quelques heures plus tard, alors qu'on attend la cabine des Gentianes, Maelle me dit qu'elle ne travaille pas jeudi. En blaguant, je lui propose la Forteresse... elle rentre dans le jeu: - Tu crois que j'ai le niveau? - Bien sûr, t'avais la marge aux Doigts! - Ok je te fais confiance. Et les conditions, t'es sûr que ce sera bon? - Non, on va aller voir... - Vendu!
Dans les jours qui suivent je me plonge à fond dans l'étude de cette ligne aussi mythique qu’effrayante. Est-ce qu'on va vraiment skier la Forteresse? C'est quand même un truc de fou. En plus, pour l'instant ils annoncent tempête pour jeudi. Comme je sais que ceux qui regardent trop la météo restent au bistrot, je monte quand même le plan et j’espère que les prévisions vont s’améliorer. Coup de bol: plus les jours passent, mieux ça se présente. On va aller jeter un oeil!
Jeudi matin, on monte au Val d'Illiez prêts à en découdre. Comptant sur le manque de neige à basse altitude, on avait prévu d’emprunter la Route de Soi et de se garer près du Signal pour éviter une longue approche scabreuse. Malheureusement, on nous coupe l'herbe sous le pied: il y a des travaux au début de la route et on nous demande de partir. Mince! On encaisse un but mais il en faudra plus pour nous décourager. On décide donc de jeter notre dévolu sur le chemin qui longe le Torrent des Crêtes.
On ne se doutait pas qu'on s’engageait dans une approche à l'allure patagonienne. Pour l'instant, ce qui occupe notre esprit, c'est la vision du sommet de notre ligne à travers une éclaircie. C'est loin, très loin... est-ce qu'on va vraiment poser nos spatules tout là-haut aujourd’hui? On attaque le sentier, chargés comme des mules. On est vite conquis par le charme des lieux et on oublie le poids du matériel. Bientôt, le premier obstacle se présente à nous: des arbres étalés par-terre nous barrent la route. Le franchissement ne nous a pas posé de problème mais a réveillé les aventuriers en nous. Et ils allaient être servis! Peu après, on devra négocier la traversée d'une série de petites rivières: on s'en sort avec les pieds trempés. Puis, lors d'une montée abrupte et glissante, on trouve encore des arbres couchés. Mais cette fois-ci, leur diamètre est nettement plus important et ils sont empilés. Je grimpe en premier, puis on fait tant bien que mal passer nos énormes sacs par dessous. Ouf, c'était juste! Dernier crux avant de rejoindre la neige: traverser le Torrent des Crêtes. Avec la forte fonte des neiges, le débit est important. On ne trouve pas de passage évident et on est contraint de remontrer sa rive droite sur une cinquantaine de mètres. On fini par trouver une ouverture, mais attention, glissade interdite. Sous peine d’être trempé jusqu’à la moelle.
On chausse les skis sous l'Alpage de Chalin. Alors qu'on se dirige vers le couloir d’accès, on croise un snowboardeur et un skieur qui venaient de descendre la ligne. On échange brièvement sur les conditions: ça s'annonce majeur! De plus, avec météo incertaine du jour on sera content de pouvoir s'aider de leurs traces en cas d'épais brouillard.
Avant d'attaquer le portage, place au casse-croute. Je confectionne un petit banc avec mes skis. Je dégaine les croissants au jambon et Maelle sort un sandwich de compétition. C'est parti pour une petite pause bien méritée qui nous donnera les forces nécessaires à la fin de l’ascension.
On commence à grimper, les marches de nos prédécesseurs sont encore bien marquées dans le couloir du Pain de Sucre, alors ça monte tout seul. On pourrait presque se persuader que cette montée serait du gâteau. Que nenni. À partir du Glacier de Chalin c'est tout poudre et leur sluff a complètement rempli leurs marches. Ça devient beaucoup plus pénible, mais on est motivé par l’idée d'une descente en neige de cinéma. Alors on serre les dents et on continue. Les éclaircies occasionnelles nous laissent entrevoir l'impressionnant monde minéral qui nous entoure. C'est magique de se balader là avec les skis sur le sac. Mais d’ailleurs, on est où là Maelle? "À la Forteresssseeeeee!!!!". On peine à y croire, on est si heureux d’être là :)
À l’aplomb du sommet, on a un coup de mou. Cela fait maintenant 800m qu'on brasse de la poudre et nos jambes commencent à en payer le tarif. On avance à pas de fourmis, et en plus d’être fatigué, je suis frigorifié. J'ai perdu tous mes moyens, heureusement que Maelle était là (Elle ne m'a absolument pas dicté cette phrase). Plus sérieusement, je commençais à me demander s'il n'était pas plus raisonnable de s’arrêter ici. Mais la voyant plus déterminée que jamais à atteindre le sommet, je décide de continuer à me battre. J'ai appris rétrospectivement qu'elle n'était pas dans un meilleur état que moi à ce moment-là. Sans sa résilience à toute épreuve, on ne serait pas arrivé en haut. Je suis tellement fier d'elle. Une fois de plus, on a pu compter l'un sur l’autre.
On finit par poser nos sacs tout en haut. Ça y est, on a réussi! Enfin, on a réussi la première moitié. Il nous reste la descente, mais ça, c'est notre domaine. Avec nos doigts gelés, on s'acharne à défaire nos crampons couverts de glace et à fermer nos vestes. Avec l’agitation, mes doigts se réchauffent et commencent à brûler sévèrement. Ensuite j'ai failli hacher le nez de Maelle avec le zip de sa hardshell. Pour ajouter à l'ambiance, on est baigné dans un brouillard à couper au couteau. On se croirait dans un documentaire de Mike Horn au Pôle Nord!
On commence à s’équiper quand soudain, une éclaircie! Pas de temps à perdre, à l’abordage!! La rampe supérieure est en conditions de rêve: une poudreuse légère qui te donne l'impression de flotter sur la montagne. On a retrouvé le sourire et il monte jusqu’aux oreilles. La première traversée est l'un des passages les plus esthétiques que j'ai eu la chance de rider. J'ai le luxe de pouvoir la rayer de grandes courbes, puis admirer une rivière de sluff plonger en bas des falaises. On se croirait dans Painting the mountains, c'est dément. Je regarde Maelle négocier cette section avec brio, j'ai des étoiles dans les yeux. Je pense que pour le reste de ma vie ces images auront une place spéciale dans mon coeur. On est perché au milieu d'une falaise avec des skis aux pieds, c'est pas un endroit pour les humains. On n'a pas le droit à l'erreur ici, et pourtant on est détendu. On se sent à notre place et c'est comme s'il n'y avait plus que nous sur la Terre. Tout le reste semble si loin. On savoure ce moment de partage où nos coeurs battent à l’unisson.
Vient ensuite le passage de l’étroiture. Les excellentes conditions de neige nous permettent de la passer de justesse en escaliers et donc de réaliser une descente intégralement skis aux pieds. Le rêve. Les pentes médianes sont un pur plaisir à skier. On prend notre pied à chaque virage. Occasionnellement, la visibilité se réduit et il faut se concentrer pour estimer la pente. Vers la fin de la descente, avant la dernière traversée, Maelle tape une bosse dans un virage et déchausse à l’arrière. Gros coup de chaud pour moi qui regardais la scène d'en face, tout à fait impuissant. Heureusement, elle a réussi à contrôler la situation. On complète la traversée finale et on souffle un bon coup. Ça y est, on ne met plus notre vie en jeu. On descend tant bien que mal le couloir du pain de sucre en neige humide et collante et on rejoint la Route de Soi.
C'était pas une blague finalement. On est vraiment allé skier la Forteresse, c'est trop beau pour être vrai. On redevient des gosses surexcités, on ne tient littéralement plus en place. C'est une véritable effervescence. On saute partout et on se bombarde de boules de neige. Puis on se couche et on dessine des anges par terre, puis on se repasse à savon. Puis on se prend dans nos bras, et hop boule de neige dans ta tête... Quand soudain, miracle, le ciel se dégage entièrement. On voit désormais notre ligne qui se dresse devant nous. On est bouche bée, à nouveau sage comme des images. Puis des murmures, des bras qui se tendent vers la montagne, des exclamations et deux sourires. Deux sourires purs qui se passent de mots.
Conditions exceptionnelles dans le couloir: gavé de poudre et suffisamment rempli pour le parcourir intégralement skis aux pieds.