Grand Paradis : Par le Glacier du Grand Paradis (voie normale)

À 5h30, le réveil de chaque cordée du dortoir sonne. Je me redresse encore à moitié endormi pour enfiler mon t-shirt “BHAM”… — je cogne ma tête contre le lit du dessus. Ah oui, les lits superposés. Instant karma pour m’être moqué du voisin la veille à qui il est arrivé la même chose. Me voilà donc baptisé, le crâne sonné, prêt pour l’expédition.

Franck, lui, hiberne encore sous une forteresse de couvertures, façon mille-feuille thermique. Pendant que je plie mon sac à viande et boucle mon barda, nous voilà face au petit déjeuner. Mes yeux brillent envoyant les dosettes de Nutella dans la panière. Je dévore sans dignité. Franck, fidèle à son jeûne intermittent, contemple la nourriture comme un philosophe face à l’existence. Il prépare néanmoins quelques tartines pour plus tard — stratégie de survie pour l'effort qui nous attend.

Le soleil commence déjà à peindre les reliefs. À 6h30, skis aux pieds, nous partons. Au début, nous avançons en file indienne, puis l’écart se creuse. J’attends Franck à chaque étape pour faire le point et lui expliquer la suite du programme.

Dans la première combe, Franck tente une estimation : — “Ne me dis rien.” — “Oh ça va, on est…” — “JE T’AI DIT DE NE RIEN ME DIRE !” Mystère, suspense, aventure — j’ignore tout de l'heure et du dénivelé que nous avons fait, sauf qu’un nouveau mur à franchir nous attend.

Nous atteignons le glacier de la Schiena d’Asino vers 3700 m. Je scrute les hauteurs… est-ce le sommet ? Non… oui… peut-être… et soudain, elle apparaît : la Madone. Il est 9h30, déjà 1000 m de dénivelé dans les jambes. Franck esquisse un sourire — le doute qui le rongeait depuis que ce projet a été planifier commence à fondre. Il sait maintenant que c’est possible de l'atteindre.

Un nouveau mur se dresse devant nous. Neige dure, conversions sportives, risque de glissades à répétition. Franck demande que je passe derrière lui pour le rassurer. J’obéis. Le mur est franchi. Reste une longue traversée. L’altitude commence à se faire ressentir : Franck ralentit, on doit faire du 100m de D+ par heure. Moi, étonnamment, je me sens pousser des ailes. Trop content, je me mets à chanter. Du Disney. Puis du Johnny.

Franck me demande fermement de chanter… dans ma tête. Je redeviens donc un aventurier silencieux (mais intérieurement très musical).

Enfin, le replat. On s’encorde, crampons aux pieds, prêts pour le final. Il y a du monde, on prend notre ticket pour aller voir la madone. Quelques “queues de cochon” et barreaux plus tard, on touche enfin la Dame Blanche. Midi. 4000 m. Franck contemple, émerveillé — je reconnais ce regard, celui qu’on a quand on réalise qu’on est allé plus haut que ses propres doutes.

De mon côté, petite montée d’adrénaline mentale : et si… et si… et si… (scénarios catastrophes en boucle). Puis je balaie ça vite fait. Pas le temps pour les films, il y a la descente à assurer.

Les premiers virages sont hésitants, neige encore capricieuse. Les 2 murs qui nous avaient demandés tant d'efforts pour les surmonter nous demande davantage de prudence pour les dévaler. Puis nous revenons dans la combe — enfin de la bonne neige ! Le plaisir pur de tracer, malgré les cuisses qui commencent à protester bruyamment.

Pause bien méritée au refuge avec un repas chaud. Puis on repart vers la voiture, en essayant de grapiller le moindre mètre skiable. Évidemment, je frôle un rocher… puis deux. Histoire de garder un peu de suspense jusqu’au bout.

Nous croisons une nouvelle vague d'alpiniste sur le retour, frais et en forme qui nous demande un avant-goût de leur périple du lendemain mais si je leur délivre des infos sur les conditions, l'aventure reste personnelle et unique à vivre.

grand beau, pas beaucoup de neige sur l'approche, obligé de porter sur 400m de dénivelé.

départ refuge 6h30 glacier grand paradis 3700m 9h30 sommet à 12h refuge 14h